Friday, February 16, 2007

L'Homo canadienus et l'Homo québécus

Ceci est le troisième d’une série de quatre éditoriaux concernant l’enquête sur le racisme au Québec menée par la firme de sondage Léger Marketing pendant le temps des fêtes. Alors que l’éditorial précédent montrait le nationalisme canadien ou québécois vu à travers les yeux des ethnies minoritaires, celui-ci présentera ce nationalisme selon l’optique des descendants des deux peuples fondateurs du Canada, sans généraliser, de la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui.

Évidemment, nul ne peut mettre les difficultés auxquelles les ethnies minoritaires font face pour s’intégrer uniquement sur celles-ci comme le font très souvent des spécialistes d’une discipline quelconque des sciences humaines griffonnant dans le magazine séparatiste L’Action Nationale. En effet, des recherches historiques remontant jusqu’au 19e siècle montrent très clairement que les anglophones et les francophones (pas tous) ont toujours, sans même le réaliser, entravé l’intégration des ethnies minoritaires.

Qu’on se le tienne pour dit : alors que le nationalisme a généralement une nature raciale (i.e. couleur de la peau) dans les provinces canadiennes à prédominance anglo-saxonne (particulièrement en Colombie-Britannique), au Québec, le nationalisme est vu par bien des Franco-Québécois (pas tous) comme étant une propriété ethnique et ancestrale.

La Nouvelle-France

À l’époque de la Nouvelle-France, des gens comme Samuel de Champlain, Jean-Baptiste Colbert et Jean Talon voulaient «élever» et assimiler les Autochtones afin que ceux-ci deviennent des Français, selon l’historien Marcel Trudel. De plus, l’auteur des excellents livres Mythes et réalités dans l’histoire du Québec disponibles en trois tomes ajoute que les Français tenaient à ce que «les Sauvages» forment de concert avec eux un «même peuple et un même sang» sur une terre qui sera à l’image de la France, c’est-à-dire «une colonie de race blanche» (Lionel Groulx, 1950), francophone et catholique.

Champlain faisait bien rire les Amérindiens en disant : «Nos garçons se marieront avec vos filles et nous ne serons plus qu’un peuple. » Sur une note plus négative en 1666, Colbert se lamentait en compagnie de Talon en constatant que les Autochtones n’ont pas été forcés à «s’instruire dans notre langue». En plus, de dire Colbert sur un ton colonialiste, «pour avoir quelque commerce avec eux, nos Français ont été nécessités d’apprendre [leur langue].»

Toutefois, le marquis Pierre de Vaudreuil, le dernier gouverneur général de la Nouvelle-France, signe un document de capitulation le 8 septembre 1760, le jour qui «a jeté le Canada par terre» (Guy Frégault, 1955), après avoir crié faiblesse devant les troupes britanniques sous la houlette du général Jeffery Amherst. En vivant le jour et la nuit «sous un nouveau drapeau», comme l’écrivit l’historien américain Francis Parkman, les Canadiens changeront collectivement leur manière de voir le nationalisme.

Les Canadiens français du Québec

Vers le 19e siècle, les Canadiens français du Québec se reconnaîtront collectivement dans l’idéologie du terroir. Évidemment, cette idéologie émanant du clergé préconisait l'importance de préserver la langue française et la religion catholique, d'abord et avant tout. D'ailleurs, cela peut sûrement vous faire penser à ces fameuses lignes du roman Maria Chapdelaine (1916), de Louis Hémon:

C’est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères (les colons français) sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s’est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour de nombreux enfants : Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer…1

D'ailleurs, à l'époque de l'idéologie du terroir jusqu'à la Grande Noirceur, bon nombre de personnes issues de cette «race qui ne sait pas mourir» (Louis Hémon, 1916) développeront une crainte envers les étrangers. En d'autres mots, ces gens «né[s] d'une race fière» (poème d'Adolphe-Basile Routhier, 1880) étaient tellement repliés sur eux-même qu'ils n'osaient pas entrer en contact avec les immigrants.

Cette crainte se transformera très rapidement en racisme, dans un contexte ou les descendants des colons français se verront comme un groupe ethnique fragile et menacé par la présence anglo-saxonne. D'où ce désintérêt pour transmettre leur culture aux immigrants, car le «mélange des races» était mal perçu (les immigrants irlandais constituent une exception). De plus, selon Trudel, «il arriv[ait] souvent que pour désigner le groupe ethnique, [les Canadiens français utilisaient] indifféremment les mots race, nation et peuple».2

Les Anglo-Canadiens

Dès 1867, les Anglo-Canadiens n'étaient pas réceptifs à l'idée d'accueillir des immigrants, puisqu'ils étaient préoccupés par l'assimilation des Canadiens français. Toutefois, en souhaitant que le Canada demeure un pays uniquement blanc (ce désir restera jusqu'en 1963), les Anglo-Canadiens réaliseront que «l'assimilation [des Néo-Canadiens de race blanche] s'est faite d'une manière indéterminée».3

Évidemment, cela renforcera de plus en plus le désir des Anglo-Canadiens de voir les francophones vivant à l'extérieur du Québec être assimiliés (cette mentalité s'estompera graduellement dans les années 1960). En revanche, ce qui est toujours ancré dans la mentalité de plusieurs Anglo-Canadiens, c'est la notion qui veut qu'un Canadien vivant dans le Canada anglais soit théoriquement un blanc maîtrisant l'anglais, de préférence (c'est de là que vient l'expression "speak white!"). Inutile d'ajouter que les immigrants chinois devaient payer une taxe d'entrée extrêmement grande (jusqu'en 1947) et dans le cas des autres immigrants asiatiques, le gouvernement canadien prenait les moyens de compliquer leur arrivée sans les faire payer une taxe d'entrée.

La nordicité

L'un des pilliers fondateurs du nationalisme canadien est sans aucun doute la nordicité. Au 19e siècle, Sir John George Bourinot, un historien anglo-canadien, définissait la nation canadienne d'abord et avant tout comme une soi-disant espèce particulière de «la race blanche». Toutefois, celui-ci maintenait que la supériorité des Canadiens (blanc de préférence, selon le contexte) étaient enracinée dans leurs racines ancestrales indiquant que les colons anglais appartenaient à un pays nordique, en l'occurence de la Grande-Bretagne.

Apparemment, cette nordicité héritée des colons anglais leur donneraient une capacité physique à affronter tous les climats (surtout l'hiver) et à se dépasser dans le travail. Une telle théorie raciste était utilisée pour justifier l'exclusion des Asiatiques ("une race biologiquement inassimilable") et les Européens méditerranéens et de l'Est (des gens apparemment paresseux, aux dires des Anglo-Canadiens de l'époque).

Contrairement à ce que nous pensons, malgré les relents de racisme, les Canadiens français n'étaient pas nécessairement exclus du nationalisme canadien tel que conçu par Bourinot, d'après l'historien canadien Allan Smith. En effet, Bourinot, tout comme bon nombre d'Anglo-Canadiens, était viscéralement convaincus que la raison expliquant la virilité des Canadiens français venait de leurs ancêtres Normands (un peuple scandinave, et conséquemment nordique, qui s'était établi en France).

Conclusion

L'intention de cet éditorial n'est pas de brosser un portrait extrêmement cupablisant du Canada (ou plutôt des francophones et des anglophones). En fait, l'objectif consistait plutôt à montrer que même si le racisme a été graduellement marginalisé au sein de la société canadienne à partir des années 1960, le nationalisme racial/ethnique venant de plusieurs descendants des deux peuples fondateurs du Canada se manifeste très subtilement dans un discours bonasse et innocent cachant un pharisaïsme extrêmement irritant.

De plus, l'une des raisons expliquant le fait que le Canada n'est pas un creuset à deux volets est bien simple: en plus de n'avoir jamais été capables de s'entendre sur des valeurs communes (sauf la tradition du gouvernement responsable), bien des francophones et des anglophones (ceci n'est pas une généralisation!) ont toujours une définition respectivement ethnique et raciale de l'identité canadienne enracinée profondément dans leur mentalité.

Dans la même série éditoriale:




1. Christian Braën et al. Littérature québécoise du XXe siècle – Introduction à la dissertation critique, Décarie éditeur, Ville Mont-Royal, 1997, p. 51

2. Marcel Trudel. «Cette génération (la mienne) élevée dans le racisme» dans Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, tome 2, Hurtubise HMH, coll. «Cahiers du Québec/Histoire», dir. Jean-Pierre Wallot, Montréal, 2004, p. 156

3. Allan Smith. Le Canada: une nation américaine? - Réflexions sur le continentalisme, l'identité et la mentalité canadienne; Les Presses de l'Université Laval, coll. «Américana», dir. Jean-François Côté, Saint-Nicolas, 2005, p. 209

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