Friday, February 23, 2007

L'absence de valeurs communes au Canada

Ceci est le dernier d’une série de quatre éditoriaux concernant l’enquête sur le racisme au Québec menée par la firme de sondage Léger Marketing durant le temps des fêtes. L’analyse socio-historique qui se dégageait de chaque éditorial fut la banalisation du nationalisme ethnique (ou racial) tant chez bon nombre des descendants des peuples fondateurs du Canada que chez bien des personnes issues des ethnies minoritaires.

Conséquemment, cet éditorial fusionnera les deux derniers éditoriaux dans le but de traiter d’une manière synthétique le vide idéologique absolu auquel nous faisons face, en tant que Canadiens, en raison de la Loi du multiculturalisme à cette époque de post-modernité. Pour ce faire, il faut remonter vers le 19e siècle et déboulonner certaines idées reçues.

La fondation du Canada

Quoique nos politiciens disent, le Canada, au cours de son histoire, n’a jamais eu un ensemble de valeurs communes. En effet, rappelez-vous qu’avant la signature de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique qui décrète initialement la création du Canada en 1867 entre les provinces de l’Ontario, du Québec, de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, les Canadiens français et les Anglo-Canadiens n’ont jamais pu s’entendre sur un ensemble de valeurs communes.


Les pères fondateurs de l'État canadien en 1867 à Charlottetown

Aucune valeurs communes? Que dis-je? La seule valeur qui éliminait la couche épaisse de papiers invisibles entre les deux solitudes était (et encore aujourd’hui) la tradition de gouvernement responsable. D’après cette tradition informelle héritée de la philosophie politique britannique, un Premier ministre, bien qu'il soit nommé par le Gouverneur général, doit d'abord et avant tout rendre des comptes à la Chambre des Communes et au Sénat. De plus, si la Chambre des Communes fait passer un vote de non-confiance, le Premier ministre doit, par tradition, se plier aux demandes de cette Chambre et déclencher des élections.

Les deux solitudes

Évidemment, la fondation du Canada était perçue comme étant un compromis entre deux peuples. Bien sûr, les Pères de la Confédération considéreront que le Canada était constitué de deux sociétés relativement différentes les unes des autres, en plus d’avoir ouvertement et communément le racisme comme moteur existentiel. D’après l’historien canadien Allan Smith, «[l]’une était francophone, catholique et, avec quelques réserves, agraire et féodale» alors que «[l]’autre était anglophone, protestante, axée sur le commerce et possédait une vision de la société marquée par un libéralisme conservateur».


Mgr Louis-Adolphe Paquet

Pour mettre en relief les différences entre les deux solitudes, le théologien Mgr Louis-Adolphe Paquet, lors d’un sermon prononcé le 23 juin 1902 (veille de la Saint-Jean-Baptiste) à Québec au sujet de «la vocation de la race française en Amérique», avait déclaré :

Oui, sachons le bien, nous (les Canadiens français) ne sommes pas seulement une race civilisée, nous sommes des pionniers de la civilisation; nous ne sommes pas seulement un peuple religieux, nous sommes des messagers de l’idée religieuse. Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu’à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée. Pendant que nos rivaux (Anglo-Canadiens et Américains) revendiquent, sans doute dans des luttes courtoises, l’hégémonie de l’industrie et de la finance, nous ambitionnerons avant tout l’honneur de la doctrine et les palmes de l’apostolat.1

D’après Paquet, même si la richesse financière n'était pas nécessairement liée aux pires turpitudes, les Canadiens français seraient apparemment le peuple choisi pour répandre la foi en Amérique du Nord. En effet, il indique que si la foi ne guide pas une personne correctement, son âme pourrait être consommée par le confort financier. De plus, inutile de dire que pour ce théologien qui fut apprécié par plusieurs de ses contemporains, la recherche du confort financier n'était pas une nécessité en soi.

Par contre, l’une des preuves historiques montrant les deux solitudes, en matières de polarisation idéologique, reposaient surtout dans la conception du droit des femmes. Même si le Canada était un pays sexiste, la loi électorale fédérale (qui était élaborée par nul autre que des politiciens anglophones) permettaient déjà aux femmes de voter, en 1917, au nom de leur mari envoyé au front.2


L'ancien Premier ministre du Québec Adélard Godbout

Vers 1919, la loi fédérale permettra aux femmes de voter et les gouvernements provinciaux devaient, à leur tour, faire approuver cette loi à leur parlement provincial. Bien sûr, les provinces anglophpones n'attendront pas longtemps pour approuver la loi électorale fédérale. Dans le cas du Québec, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout octroiera le droit de vote aux femmes le 25 avril 1940. En gros, à vous de jauger l’état des deux solitudes…

D'ailleurs, dès le 19e siècle, les immigrants étaient tellement désorientés, car au-delà du biculturalisme canadien, il n'y avait pas de valeurs qui pouvaient cimenter tous les citoyens collectivement d'un océan à l'autre. De plus, le biculturalisme canadien constituait plus souvent qu’autrement une raison pour ces immigrants de garder leur culture ancestrale tout en apprenant à parler l’anglais (au Québec, la majorité des immigrants, étaient envoyés dans les écoles anglaises), d’après Allan Smith :

[Les immigrants] débarquant en Amérique du Nord britannique (Canada) après leur traversée de l’Atlantique ne trouvèrent, à leur arrivée, aucun ensemble de valeurs particulier ni mode de vie unique qu’ils devraient adopter, rien en faveur de quoi il leur faudrait se départir du bagage culturel qu’ils amenaient avec eux. Ils étaient perçus par [les anglophones et les francophones] comme les représentants de cultures particulières de l’Ancien Monde et non comme des individus qui devaient d’abord et avant tout embrasser une toute nouvelle façon de vivre.3

S’ajoute aussi à cela, le fait qu’au 19e siècle, les anglophones et les francophones ne voulaient pas faire une course à l’assimilation des minorités ethniques. Même si bon nombre d’immigrants européens (et surtout leurs enfants) allant vivre dans les provinces anglophones furent assimilés d’une manière indéterminée, il n’en demeure que même jusqu’à aujourd’hui, la majorité des immigrants voient le partage du Canada comme étant une lutte interethnique entre les anglophones et les francophones.

Les nationalistes des Prairies

Toutefois, au-delà des généralisations, vers 1890, la majorité des nationalistes canadiens des Prairies (surtout au Manitoba) affirmaient leur différence idéologique en préconisant une opposition virulente à la dualité culturelle (cette opposition sera moins forte en 1897). Vers 1909, les Prairies se sentiront de plus en plus différents du reste du Canada lorsqu’on pense que le romancier Ralph Connor fut convaincu qu’une nation était réellement en train de se former dans ce que nous appelons, à tort, «l’Ouest canadien».


Le romancier Ralph Connor

Dans la préface du roman The Foreigner: A Tale of Saskatchewan (1909), Connor expliquait que cette nation sera le résultat d’un «mélange [progressif] de races aux traditions, aux idéaux, aux langues et aux modes de vie divers, saxonne et slave, teutonne, celte et gauloise». De plus, ce révérend proposera «un genre d’impérialisme intérieur» (Smith, 2005) qui consistait à imposer fermement la culture canadienne aux minorités ethniques. Donc, on pourrait voir cela comme une tentative d'importer le concept du creuset culturel (melting pot).

Or, ce désir ne verra jamais le jour, car Connor, en essayant de reproduire le concept du creuset (melting pot), faisait face à «l’impossibilité de décrire un type national canadien auquel tous les éléments de la société canadienne auraient pu s’identifier», comme l’écrivait l’historien Allan Smith. D’ailleurs, cela explique pourquoi la majorité des gens venant des Prairies, de nos jours, sont reconnus pour leur farouche opposition à la Loi du multiculturalisme (entrée en vigueur en 1971) et à la Charte des droits et des libertés, car ces deux poids lourds des lois canadiennes empêchent l’intégration des minorités ethniques, selon eux.

Dans les années 1920, la majorité des gens des Prairies exigeront de plus en plus l’enracinement dans la mentalité collective du pays une définition ferme de la nature exacte d’un Canadien. Malheureusement, la publication du livre Romantic Canada (1922), écrit par Victoria Hayward et Edith S. Watson, et de Our Canadian Mosaic (1926), écrit par Kate A. Foster, marque la victoire 1) du concept de «mosaïque culturelle»; 2) de l’opposition de la majorité des Canadiens pour la notion de creuset culturel (sauf dans les Prairies); 3) du nationalisme ethnique au Québec de l'époque et 4) du nationalisme racial dans les autres provinces anglophones.

En fait, la raison pour laquelle les anglophones et les francophones ont toujours mal vu l’assimilation des minorités ethniques est surtout enracinée dans… l’anti-américanisme propre au Canada! En effet, les deux peuples fondateurs voyaient les Américains, les inventeurs du concept de creuset culturel (melting pot), comme étant des gens bornés d’esprit et obsédés par la conformité culturelle. Quoi de mieux qu’un extrait de l'introduction écrite par Edward J. O’Brien dans Romantic Canada:

[Ces] belles et uniques traditions raciales [appartenant aux ethnies minoritaires] […] ont survécu et se sont épanouies au Canada, tandis que par un processus de standardisation borné, l’amour de la conformité les a fait disparaître aux États-Unis. Au Canada, le Highlander écossais, l’Acadien et le doukhobor, par exemple, n’ont pas été contraints d’oublier leurs souvenirs. Le nouveau terreau a fait fleurir les coutumes de leurs ancêtres. Toute terre nouvelle n’a pas cette sage tolérance […]4

Quoiqu’en dise O’Brien, derrière son discours sur cette supposée «sage tolérance», se cachait plutôt une vérité: les Canadiens français et les Anglo-Canadiens étaient théoriquement plus conservateurs que les Américains. En effet, selon les Canadiens français et les Anglo-Canadiens de l'époque, l'intégration (ou l'assimilation) des minorités ethniques impliquait un «mélange de sang» avec des «races inférieures». Inutile de dire que les descendants des peuples fondateurs étaient viscéralement convaincus que nos voisins du Sud étaient en route vers «un déclin dans l'échelle des nations». De plus, ayant toujours conçu une «identité nationale» respectivement dans une optique raciale et ethnique, beaucoup d'Anglo-Canadiens et de Canadiens français ont toujours eu la certitude que la présence d'immigrants casse l'homogénéité culturelle d'un pays contrairement aux Américains qui croient que tous les immigrants devaient devenir un «homme (sic) nouveau», dixit l'écrivain américain du 18e siècle Hector St. John de Crèvecoeur (un des penseurs du melting pot).

Si on se transporte au présent, on remarque que la majorité des descendants des peuples fondateurs ne sont pas des racistes notoires, certes. Or, on remarque qu'ils sont, sans même le réaliser, marqués par leurs ancêtres. En effet, pour avoir connu beaucoup de francophones et d'anglophones, je suis très bien placé pour vous dire que bon nombre d'entre eux n'arrêtent pas de me renvoyer directement à mes racines ancestrales (alors que je suis bel et bien né au Canada!) en refusant de me considérer comme un Canadien, car apparemment, je ne suis pas un blanc à leurs yeux. Malgré l'évacuation du racisme, bien des descendants des deux peuples fondateurs ont toujours inconsciemment exclu les minorités ethniques de la définition d'un Canadien ou d'un Québécois, sous prétexte de différences raciales ou ethniques. Bref, beaucoup de francophones et d'anglophones sont respectivement des nationalistes ethniques ou raciaux sans même le réaliser!

Quel futur pour le Canada?

Même si, à partir des années 1960, le racisme a été évacué de la mentalité collective des francophones et des anglophones, ceux-ci, sans même le réaliser, entraveront toujours l’intégration des ethnies minoritaires en les renvoyant diplomatiquement à leurs racines ancestrales. En gros, devant un tel problème, le gouvernement canadien devrait abolir le multiculturalisme et modifier en profondeur la Charte des droits et des libertés en y insérant des valeurs communes afin d’ouvrir la porte à un processus d’assimilation comportementale des ethnies minoritaires. Encore faudrait-il que les francophones et les anglophones changent en profondeur leur mentalité.

Dans la même série éditoriale

1. La réciprocité interethnique

2. L'intégration des ethnies minoritaires

3. L'Homo canadienus et l'Homo québécus



1. Louis-Adolphe Paquet cité par Denis Monière. Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2006, p. 96

2. Parlement du Canada. «Droite de vote aux femmes au Canada», (page consultée le 22 février 2007)

3. Allan Smith. Le Canada: une nation américaine? - Réflexions sur le continentalisme, l'identité et la mentalité canadienne; Les Presses de l'Université Laval, coll. «Américana», dir. Jean-François Côté, Québec, 2005, p. 198

4. Introduction d'Edward J. O’ Brien dans Victoria Hayward et Edith S. Watson, Romantic Canada, Toronto, 1922, p. XIII ; Cité dans Allan Smith. Op. cit., p. 203

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